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Chagrins de sable, nouveau polar de Joseph Joly

Comment présenter un roman ? C’est bien là un exercice auquel les auteurs sont rarement préparés et qui les laisse parfois sans inspiration. Alors, chez Chemin Faisant, on a décidé de vous présenter les livres à la manière d’une conversation entre copains. Cette fois-ci, c’est Franck de Raeve qui interviewe Joseph Joly à propos de son dernier roman : Chagrin de sable.

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« Sans avoir l’air d’y toucher… »

chagrin de sablechagrin de sable 4e1/Joseph, pourquoi un polar ?

Par facilité, je suppose… L’avantage du polar, c’est qu’on peut aborder certains sujets, comme l’antisémitisme par exemple, sans avoir l’air d’y toucher, tout en restant ferme. Et puis tu sais, j’ai horreur des romans à thèses. Mes personnages ne défendent pas particulièrement des « valeurs », ils essaient simplement de se débrouiller dans le monde clos qui leur est donné en partage. S’ils veulent s’échapper de ce monde, ils se retrouvent vite piégés, comme le journaliste dans mon livre. Le flic s’en sort un peu mieux, parce qu’il est costaud et qu’il a de l’expérience, mais ce n’est pas brillant non plus. La véritable héroïne, c’est la juge, un peu rock’n’roll, mais têtue comme une mule bretonne. C’est la première fois que je me mets, de manière fictionnelle, dans la peau d’une femme et je dois avouer que c’est très excitant et révélateur — pour moi et surtout pour les femmes. Mais je me rends compte que je ne te parle là que des personnages… Sans doute parce que je les trouve plus fascinants que l’intrigue proprement dite ! L’enquête policière avance logiquement, bien entendu, mais celles et ceux qui la font avancer m’intéressent davantage, tu piges ?

 

2/D’ou vient cette histoire ?

Éric m’avait proposé d’écrire un Plœmeurtres en 2013, je crois… J’avais dit banco et j’avais écrit neuf chapitres en suivant ses remarques et ses conseils. Mais ça ne collait pas. Outre le fait que j’avais tendance à faire des digressions intempestives, des jeux de mots tordus, sans parler de mon style un peu trash, je me suis vite rendu compte que je n’arrivais pas à m’affirmer dans le genre « commande », surtout que je ne visualisais pas du tout le décor, à l’époque. J’ai besoin de connaître les lieux du crime pour écrire. Donc, on a stoppé là et j’ai alors écrit pour m’amuser, pour faire rire les copains si tu préfères, les Facéties de l’Ankou, qui ont cartonné aussi bien au niveau des lecteurs que de la critique (locale), ce qui m’a stupéfait. J’ai réalisé que je pouvais écrire autre chose que des romans policiers. C’était gratifiant, forcément, mais je n’ai pas craché dans la soupe pour autant. Après un essai sur La Route du blues, j’ai vite repris le manuscrit de mon polar en modifiant les lieux, les dates, les personnages, l’intrigue, etc. Ça donne aujourd’hui ces Chagrins de sable. Les chapitres 10-22 ont été relus par Olivier Cousin, dont le regard m’est indispensable ; il m’évite les sorties de route et voit des fautes que les autres ne voient pas.

 

3/Pourquoi avoir choisi ce décor des dunes de Keremma ?

Bonne question. Parce que je connais l’endroit, d’abord, qui est complètement atypique ; c’est à la fois mystérieux et d’une beauté à couper le souffle, envahi de touristes l’été, mais néanmoins sauvage. Il faut savoir que le cordon dunaire — deux cents hectares, le plus grand de Bretagne — est la propriété du conservatoire du littoral. Donc, derrière les plages de sable blanc, les rochers et les algues brunes, il n’y a rien ! Pas un troquet, pas une mob, comme disait Coluche… Seulement des dunes sablonneuses, protégées par endroits par du fil de fer barbelé, avec une faune et une flore elles aussi uniques. Tout le contraire d’une station balnéaire typique, avec pizzerias ou crêperies. J’ai tout de suite pensé à ce site pour servir de décor à mon roman. De préférence en hiver, la nuit, avec une température anormalement basse. Quand je reste dans le registre du roman noir, je préfère situer les bases de l’intrigue dans des lieux que je connais bien. J’ai écrit un petit polar humoristique qui se passait à Bougival, c’est-à-dire nulle part. Ici, même la photo de couverture a été prise à Keremma, et choisie par Chemin Faisant. J’en profite pour signaler qu’elle est de Sophie Devotee, et non pas de Sabine Mérit comme indiqué à la fin du livre. Rendons à César, etc.

 

4/D’où te vient cette envie, ce besoin d’écrire ?

Joseph Joly à roscoff (2)J’ai toujours aimé écrire, et lire… J’ai travaillé un temps à Ouest-France. J’ai lu les classiques, comme tout le monde, mais depuis plusieurs années, je ne lis presque exclusivement que des polars. Si mes lectures polareuses ont souvent été américaines, des pères fondateurs du roman noir (Hammett, W. R. Burnett, James Cain) aux contemporains (James Ellroy, D. Lehane, J. L. Burke) en passant par la période classique (Jim Thompson, Chandler, Goodis, Westlake), mon écriture, en revanche, voire mon « style », ont toujours été influencés par les auteurs français. Il y a deux courants dans l’ADN du polar français. Le roman noir réaliste-critique ultra violent, souvent remarquablement écrit, incarné par J.-P. Manchette, D. Daeninckx, T. Jonquet, Jean Vautrin, Hervé Le Corre. Et le roman policier rigolard, limite franchouillard, à lire au second degré, qui se contrefiche des règles, qu’on pourrait parfois taxer d’« anarchiste » (j’ai mis des guillemets) et qui est représenté par Exbrayat, Léo Malet, Pierre Siniac, Jean-Bernard Pouy, et surtout San Antonio. Mon but, mon rêve serait d’écrire un roman noir au scalpel, avec le style de Manchette et les dialogues de Frédéric Dard.

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